Je me réveille : il est cinq heures du matin.
Je me demande : « Combien de gens se réveille en ce même instant ? Pour travailler dans les usines, dans
les serres, dans les champs, dans les fermes…
Tout ça pour gagner de l’argent et nourrir un système en crise d’obésité.
Je marche, dans la rue il n’y a pas un chat ou presque : reste les derniers fétars de la nuit, et les boulangers
qui mettent le pain au four.
Il fait nuit, je marche. Le ciel commence à prendre la couleur du bleu de Klein.
J’arrive sur place et là, une foule de gens électrique et bourdonnante.
2000 personnes de tout âge (Retraités, chômeurs, étudiants, immigrants, lycéens) dans une immense
plantation de muguet.
Arabes, Ukrainiens, Espagnols, Italiens, Japonais, Chinois, Russes, Polonais, Tchétchènes, Roumains,
Roms, Burkinabés, Guinéens, Français et puis moi, peut être seule Lituanienne. (Souvent confondue
comme Hollandaise par les autres)
Voilà le visage de la France !
Entre nous, il y a un agité qui court autour de cette foule agglutinée en cheptel, qui crie du matin au soir :
« Bouge toi ! Plus vite ! On mangera quand on aura fini ! Bouge toi (qu’il crie même si il pleut), On ne rigole
pas ici ! C’est pas pour rire !».
La seule chose qui m’encourageait à continuer, c’était les petites histoires, les témoignages des gens, de
leur vie, de leurs espoirs.
Je rencontre un vieux roumain d’à peu près cinquante ans, père de huit enfants, qui chante la vie et ne perd
jamais le sourire, toujours assis sur son petit coussin. Les gens aiment sa compagnie, le labeur me parait
moins pénible à ses côtés.
Il me raconte que la France c’est le pays de Dieu que c’est le meilleur pays du monde.
Il me dit que peut être en ce moment je ne pense pas la même chose, mais il me dit que quand
j’accoucherais de plusieurs enfants, je serais bien soigné ici.
Et surtout, il faut que je me marie avec un français.
Cet innocent modèle de vie me dessine un grand sourire sur visage, je suis maintenant toute joyeuse.
Je rencontre aussi une femme ukrainienne qui habite en France depuis six ans, mariée avec un vieux
français qu’elle appelle « un monsieur ». Elle me dit qu’elle est peintre sans qu’elle ne puisse en survivre.
Parfois je travaille entouré par des ambassadeurs de la vieille France, passant leur temps à déblatérer un
humour douteux à propos de leur jugement des travailleurs étrangers ou sur leur dépendance au mauvais
vin et à la viande saignante. La tête penchée en bas pour ramasser les précieux muguets vendus 50
centimes l’unité, ces hommes viriles pétait en parlant aussi naturellement que comme il respire.
Et puis, je rencontre ce couple de français, du genre écolo, indigné par l’argent qu’ils engendrent ici pour un
système qu’ils disent combattre malgré leur rattachement à celui-ci en ces temps de crise. Ils me proposent
de me joindre à eux pour construire une Kasbah au Maroc et d’y oeuvrer pour la planète, on verra.
J’ai mal aux jambes, mal aux genoux. J’ai de plus en plus de difficultés à me baisser ou me lever. Je suis
brûlée par le soleil. Je n’ai plus envie de répondre « OUI » aux agressions verbales des chefs, et tout mon
être à besoin de se manifester.
Je vois de beaucoup de gens autour de moi qui ressentent la même chose.
Le chaos grandit dans chaque personne.
Après dix heures de travail, j’entends éclater une violente dispute, tout le monde lève la tête pour assister à
la scène, le travail s’arrête.
Je ne sais pas qu’est ce qu’il s’est passé entre ce couple noir et les petits chefs, mais tout le monde les
encourageait dans leur lutte. C’était comme un raz le bol général contre toutes les brimades subies tout au
long de la journée.
Le jour suivant, je suis engueulé par le chef, il parait que je travail mal maintenant !
J’ai décidé de rendre mon badge : on ne respecte personne ici, je ne supporte plus d’être plier à cette
autorité pour de l’argent.
Je suis partie…
Je pense encore : Combien de personnes soutiennent ce rapport de forces, Combien de personnes se
rabaissent à oublier son individualité pour survivre.
Qui a dit que l’esclavage a été aboli ?
Voilà l’esclavage moderne !
Le muguet porte-t-il toujours bonheur ?
2009-04-30
Vaida Budreviciute
Pierre Moizan